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Mes relations humaines (3)

par Denis Rheprise - 15 Juin 2009

psyche

Vendredi. La filière bulgare a encore frappé ! Et dur. Au prétexte que leur entreprise ne leur avait pas proposé un reclassement dans sa filière - pardon, filiale - bulgare, des futurs licenciés, malins par ailleurs, ont saisi la justice ! Et obtenu des dommages et intérêts à se sucrer le yaourt jusqu'à la fin des fraises. J'ai passé un coup de fil à la Rh de la boîte en question, une nana canon, quoique un peu molle des genoux. Il a fallu liquider un malentendu pathétique, non, je ne travaillais plus pour ce fameux cabinet de décrutement, elle est devenue plus distante, un brin agacée: « tu sais combien ils sont payés, dans la banlieue de Sofia ? Tu te vois, toi, proposer froidement un reclassement à 54,35 euros mensuels ? » J'avoue y avoir pensé, les yeux fermés, quinze secondes et demi. Juste pour imaginer les mines respectives de Riri, Fifi et Loulou face à la perspective d'un séjour longue durée à Bangalore, état du Karnataka, Inde, salaire vintage à la clé. Oui, oui, nous avons quelques intérêts là-bas... Après avoir souri, j'ai raccroché doucement, pendant qu'elle continuait à se justifier. Sale coup, quand même... Tu la joues viril en proposant un reclassement à trois balles : t'es marron, exploiteur assoiffé de la sueur du peuple et je passe sur les multiples versions de stipendié du grand capital. Tu bascules côté respect du travailleur, genre Mère Teresa : t'es marron tout autant, patron voyou magouilleur de code du travail...

 


Lundi
. Week end exécrable. J'ai passé mon dimanche à siffloter « quand les hommes vivront d'amour », vieux reste des sixties, tandis qu'Elisabeth, remontée comme un coucou insultait mon ordinateur en massacrant mon Blackberry à coups de talons. C'est un des effets secondaires d'une phase longue durée de requalification professionnelle. A la maison le mot « chômage » est tabou. Ta-bou ! Il la met dans tous ses états. Elisabeth fait dans la RH, comme moi, même école, même promo, même bal de fin d'année, ce genre de choses. Il y a deux ans, sa boite a décidé de lâcher son garage au bénéfice d'une agence de locations : moins cher, plus écolo. Problème : que faire des huit mécaniciens employés à plein temps ? Après calcul des indemnités, la boite a décidé de les métamorphoser en techniciens de maintenance informatique. Elisabeth s'est usé quatre mois sur les profils, les diplômes, l'âge moyen, a tripoté les bilans de compétence, scruté les miracles disponibles sur le marché de la formation professionnelle et finalement, elle a craqué. Au cinéma, en pleine séance de Harry Potter, elle s'est mise à hurler « à la baguette, à la baguette ». Le lendemain, elle a quitté son bureau après y avoir mis le feu. Adieu, dossiers, profils, statistiques et autres métamorphoses subtiles du cambouis en silicium. Adieu aussi, carrière et indemnités de licenciement. Aujourd'hui, Elisabeth se recycle: une formation de psy, assez longue, à vrai dire, inspirée sans doute par le fait que j'ai réussi à faire passer son nervous breakdown pour un conflit éthique marginalement entaché d'hystérie.

 

Mardi. Après la pluie, le beau temps et toutes ces sortes de choses. Comme je le dis souvent : il faut savoir identifier les courants dominants et changer son fusil d'épaule au juste moment. J'ai sauté le pas en optant pour l'iPhone. Plus jeune, plus fun, plus maniable : mon iPhone, c'est moi. Mon DG, lui, reste fidèle à sa boîte noire à face de crapaud écrasé. Total has been, le gars. Le plus drôle c'est que Riri, Fifi et Loulou ont aussi un iPhone ; on a commencé à se refiler des tuyaux sur les widgets les plus performants, et cette grande fraternité aidant, ils m'ont demandé un coup de pouce rapport à l'intérimaire, la fameuse cousine de ma secrétaire, licenciée par mes soins et en rade. J'ai ressorti le CV : pas de formation bureautique, pas de langue vivante, pas de rien du tout technique, le tout à cet âge dangereux ou un compte à rebours donne de l'urgence à un épisode de reproduction sexuée. Il va falloir ajouter un sacré paquet de widgets au produit de base, j'ai dit. Comme ma secrétaire était absente, les trois lâches ont opiné du bonnet.

 

Mercredi. Réunion avec le DG et MAma, sur les perspectives à long terme. Long terme, pour MAma, c'est trois mois. MAma s'inquiète; il a lu dans une revue spécialisée que les cadres se rebiffent. Il a été bouleversé d'apprendre que parmi les séquestrateurs de cadres chez Faurecia, il y avait... des cadres. Là, il ne comprend pas et il veut savoir : est-ce qu'on a des cadres, sont-ils rebelles, est-ce qu'on peut s'en séparer ? Vite ? J'ai du calmer le jeu, expliquer que nous avions la situation en mains, bien en mains et juste à ce moment là mon iPhone a vibré, c'était Elisabeth, MAma m'a demandé, d'une voix gourmande, « c'est le dernier modèle ? » et, comme c'était le cas, j'ai dû le lui montrer. Bien évidemment, il a lu le texto qui commençait par, je cite : « Une relation humaine est une relation impliquant au moins deux êtres humains. Les relations humaines sont souvent décrites via des typologies différentes, selon qu'on s'intéresse à la nature de la relation ou plutôt aux personnes en relations. » Wikipédia, paraît-il ! Il a marmonné « vrai, très vrai» m'a rendu l'iPhone du bout des doigts et tranché « réglerez les détails avec le DG ; bonjour à madame votre épouse.»

 

Jeudi. Champagne ! La bonne nouvelle nous vient d'une enquête mondiale et planétaire, de chez Kelly services, selon laquelle c'est nous, la France, les meilleurs, les plus utiles, les plus aimés, les plus appréciés. C'est nous la formule 1 de la RH et pas les autres. Entre les Chinois qui nous font lanterner, les types du service marketing qui se plaignent d'avoir trop de boulot sans se douter qu'ils vont se faire restructurer dans l'année et la préparation du prochain comité d'entreprise, ça fait du bien de le savoir. Faudra veiller à mettre tout ça dans la revue de presse à destination des cadres. Et envoyer un exemplaire à MAma, ça le rassérénera... Parce que dès la semaine prochaine les affaires reprennent : on attaque les discussions sur « la gestion sociale des conséquences de la crise économique sur l'emploi » ; on va parler chômage partiel, rupture négociée et employabilité. Pour faire bonne mesure je vais proposer la création d'un comité de travail sur la diversité avec études des CV anonymes. Le temps que Riri, Fifi et Loulou se mettent d'accord, on aura au moins réglé le sort du service marketing. Entre temps, leur rappeler que les salariés nous adorent ne peut pas faire de mal.

 

Vendredi.  Elisabeth va mieux. Dit-elle. Elle m'a exposé une théorie sur l'hubris, les crises, le conflit et le passage à l'acte d'où il ressort que son message serait le signe d'une rupture enfin amiable avec son passé, la manifestation d'un deuil terminal, condition sine qua non d'un renouveau, sorte de rebirth revu et corrigé par Freud et Lacan. J'ai opiné du bonnet, tout en me remémorant son message et le coup de rage de ma pauvre collègue molle des genoux. Le coup du renouveau, ça m'a bien plu. Cet après midi, j'ai convoqué la cousine. J'ai sorti son dossier, je l'ai feuilleté, feuille après feuille (il y en avait deux, mais j'ai repris), souri en le feuilletant, puis, après avoir fait mine de réfléchir, j'ai pris une grande respiration, me suis penché au dessus de mon bureau et j'ai souri. Un grand large et bon sourire, réfléchi et amical. Après une hésitation, le fameux temps de la réflexion et de la décision, j'ai murmuré : « pas mal, beaucoup de potentiel, vraiment... Dîtes... Tout à fait entre nous : si vous parliez anglais, vous seriez intéressés par une embauche dans le groupe? Le salaire est modeste au départ, mais il y a d'autres éléments à prendre en considération... Il se trouve que nous avons une opportunité ; à Bangalore, état du Karnataka, Inde...

 

 
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A propos de cet article

Auteur(s) : Denis Rheprise

Mots clés : ressources humaines, DRH, dialogue social, délocalisation

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