
Vendredi. Le retour. Après les vacances, il a bien fallu. J’ai appliqué la même stratégie que pour la piscine : tout doux et à petites doses. J’ai fait ma pré-rentrée ce vendredi et ça n’a pas raté : au moment même où – après avoir vérifié que mon nom était toujours sur la porte - je reprenais possession de mon bureau, mon fauteuil et ma secrétaire, le téléphone a sonné. Béa – Béatrice, en fait, mais Béa lui va si bien - a entamé une sorte de danse primitive, ondulations latérales de la partie basse, aller-retours frénétiques et verticaux des deux mains, du sommet du crâne au combiné téléphonique. Il m’a fallu un moment mais j’ai reconstitué le code ; partie basse : ça presse ; membres supérieurs : ça vient de haut. C’était le D.G. Après cinq secondes consacrées à m’informer de l’excellence de ses vacances, et sans s’inquiéter des miennes – « en pleine forme, comme d’habitude, j’espère ? »- , il a attaqué: « Denis, Denis, mon cher, nous avons besoin de savoir (il dit « nous », toujours) : sommes nous sortis de la crise ? » Et sans me laisser le temps de répondre, il a poursuivi : « évidemment il y a du pour mais il y a aussi du contre. Vous nous évaluez ça ? A Lundi ». Il a raccroché et je me suis retrouvé face à Béa, laquelle n’agitait plus que sa tête, mollement de droite à gauche, image vivante et désespérée d’une hélice en manque d’Eole.
Lundi. On me l’a répété sur tous les tons quand j’étais en psycho : l’injonction paradoxale, c’est l’enfer ! Après ce week-end, je confirme. Du brossage de dents à la tentative de câlin vespéral, deux jours pleins à se demander : crise ou pas crise ? D’un côté, y être à ses avantages: appels aux sacrifices, à la solidarité, compression de frais et de personnels, exaltation de la mobilité, j’en passe. Mais les inconvénients suivent : salariés moroses, Riri, Fifi et Loulou sur le pied de guerre, cadres démotivés... De l’autre côté, la sortie de crise est un scénario plaisant : pas le moment de lâcher, encore un coup de collier et ça repart, l’effort paye… Ah justement : payer ! Le moment précis où la sortie de crise prend des allures de cauchemar à la Vertigo : un coup d’œil et c’est la chute. Si de la crise on est sorti, je peux déjà programmer un rendez-vous avec Riri, Fifi et Loulou, calculettes en mains ; avec les cadres en panne de promotion et les mères de familles en attente de jeunes à caser. Sans compter MAma, qui s’inquiétera de ce que l’action ne s’envole pas alors que la crise elle, s’est envolée. Au bout de deux jours à m’entendre marmonner « Crise ou pas crise, voilà la question ! », Elisabeth a éclaté en sanglots, hurlé qu’elle le savait, l’avait toujours su et – claquant la porte - qu’elle avait besoin de prendre du recul.
Mardi. J’ai fait le tour des services, histoire de renouer les contacts et prendre la température. D’une façon générale, le fond de l’air est chaud ; banquiers, traders et grippe A ont manifestement remplacé voyous et terroristes dans le top cinquante des nuisances mondiales. Celui qui remet la peine de mort sur le tapis prend le risque d’une éradication des élites financières, la nôtre compris. Et les déclarations successives autant que contradictoires du président (celui de la République, pas le nôtre), n’ont fait qu’ajouter à la grogne. La sortie de crise faisant les unes de la presse, Béa m’a fait une pile des principaux titres, lesquels exultent au vu des indices boursiers. Comme je jurais à propos des quelques informations sur des bonus particulièrement juteux - pain béni pour Riri, Fifi, Loulou et leurs cohortes – qu’elle avait pris de stabiloter fluo, elle m’a glissé, consolatrice: « ils ne sont pas heureux, ces gens-là », ajoutant sans transition « Denis, vous croyez qu’on va devoir porter des masques ? » D’un coup, d’un seul, j’ai vu la lumière.
Mercredi. Donc, nous sommes toujours en crise, c’est décidé, voir avantages plus haut. Mais, car il y a un « mais » et un « mais » de taille, nous sommes aussi en sortie de crise. Et nous en sortons – enfin, nous allons en sortir –par un retour aux valeurs, à la vertu, à la responsabilité et la sobriété. J’ai exposé la stratégie au D.G. en paraphrasant Danton – « du bonheur, encore du bonheur, toujours du bonheur et nous sommes sauvés » - mais comme la révolution n’est pas son fort, j’ai du entrer dans les détails, lui vanter les charmes gustatifs du salé-sucré, la finesse du roseau et l’agressivité du jeu de Go : occuper les territoires de l’adversaire. J’ai vu une lueur s’allumer à l’arrière-plan de ses lunettes sans montures et il a souri. « Charmant, il a dit, charmant ». Au moment ou j’allais franchir la porte, il m’a fait hélé, à la Colombo : « Ah Denis, j’allais oublier mais avec votre histoire, vraiment, ça tombe à pic, MAma a insisté pour qu’on vous nomme un adjoint. Une adjointe, en fait ». Et moi qui pensais être le seul à jouer au Go.
Jeudi. Une adjointe ! Ca ne va pas arranger les affaires avec Elisabeth, toujours coincée chez sa mère. Ca ne va pas arranger les affaires tout court. Elle va vouloir se mêler de tout, régler les problèmes « according the book » là où il faut du doigté, elle va copiner avec ma secrétaire et peut-être même loucher sur mon bureau. Adjointe mon œil… MAma estimerait, m’a dit le DG que nous manquons d’une woman’s touch. Une touche de féminité je veux bien, mais pourquoi moi ? Béa m’accueille avec un dossier à la main et un sourire, narquois le sourire. Le dossier s’appelle Geneviève Trucchose, laquelle affiche vingt neuf ans, un sourire arrogant, un CV tiré au cordeau : optimisation des ressources, aide à la décision, supervision de la gestion administrative et financière, procédures de pilotage et d’évaluation, animation de projets transversaux, six mois Seattle, un an à Hokkaido, anglais, allemand, grec, japonais… Jogging, voile, Aïkido. Bref, un esprit surdoué dans un corps surdéveloppé. Je vais la brancher Grippe A, la woman’s touch, direct. Au pire, elle s’en sort ; au mieux : à vos souhaits !
Vendredi. Grande journée, dernière avant la confrontation. Ce matin, grande tenue du Chsct, convoqué par mes soins ; au programme : affichettes hygiéniques, commandes de masques, lavabos dans les ateliers, causeries de médecins pour les trois semaines à venir. Si vous aviez vu s’allonger la tête des élus, doublés sur leur gauche ! Début d’après-midi, réunion des Top managers ; tous volontaires pour ne pas travailler le vendredi, à partir de la semaine prochaine. J’ai dans la poche un texte de déclaration solennelle organisé autour de trois points : la crise, la solidarité, la famille. Et en toute fin de journée, rencontre avec un lama tibétain, un macro biologiste et un spécialiste du Feng shui qui ont planché à l’université d’automne du Medef sur « A la recherche des temps nouveaux ». Pour une fois que Laurence fait dans l’entreprise littéraire… Hygiène, famille, spiritualité : la sortie de crise est là, devant nous. Elle peut pointer son nez, l’adjointe !