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Mes relations humaines (7)

par Denis Rheprise - 04 Janvier 2010

Mrh7bis

Vendredi. Vigilance. J’ai réussi à passer la semaine sans impair majeur. Pas croisé un seul salarié sans lui adresser des vœux vibrants, pas une seule secrétaire sans lui coller sa double bise, pas oublié un seul de mes collègues du conseil d’administration : une poignée de mains virile et appuyée, genre : on se la souhaite bonne mais, de vous à moi, on sait que ça va saigner. Et bien entendu, je n’ai pas oublié Béa. Il y a deux ans, je l’avais zappée; comme elle était plus ou moins en train de sortir d’une longue période tendanciellement dépressive, il m’avait semblé subtil de faire profil bas : corde, maison de pendu et ces sortes de gaffes. Erreur funeste. Il a fallu ramer, et ramer dur, pour effacer le sourire crispé à tendance pénitentiaire qu’elle s’est mise a arborer en guise de masque régénérant. Après un siège de deux jours et un déjeuner chez Max, j’ai du assurer comme une bête en kleenex, affirmer que nous partagions bien les mêmes valeurs humanistes – « parce que l’humain, l’humain Denis, c’est ce qu’il y a de plus important, vous savez » - oh là là, si je savais !

 

Bien entendu, je comprenais qu’elle ait été froissée, j’étais impardonnable, impardonnable, pas d’autre mot. Donc, Béa est en larmes, tête sur mon épaule, moi penché sur elle et lui tapotant la main, genre Charles Boyer et Bette Davis mais en couleurs. C’est précisément le moment qu’a choisi le DG – de retour d’un business trip à Yokohama - pour venir m’adresser fièrement ses vœux en japonais. Il a gloussé « oh pardon » en français et a filé à l’anglaise. La suite a pris des allures de parcours du samouraï, et durant plusieurs semaines, à frôlé le seppuku. Après une noria de déjeuners et de dénégations enflammées, j’ai pu entamer une reconstruction d’image à côté de laquelle la remontée d’une rivière par des saumons en mal de reproduction de sushis s’apparente a un séjour familial chez Eurodisney. Alors, plus jamais: vigilance. Depuis le début de la semaine, je m’enferme, je limite mes allers-retours aux toilettes, je me fais livrer des pizzas, et Béa à pour consigne de limiter mes rendez-vous. Précaution ultime, j’ai programmé mon ordinateur. Toutes les quinze secondes, sombre comme le corbeau de Poe, un pop-up vient hanter mon écran et me rappelle à mon devoir: « bonne année, bonne santé ; bonne année bonne santé ; bonne année, bonne santé ». Plus jamais…

 

 

Samedi Dimanche. Week end culturel. Ai rattrapé mon retard en matière de presse professionnelle. Au moins six mois, on a tellement de travail, où trouver le temps de lire ? En tournant les pages, j’ai découvert sans surprise le « top priorités 2010 » des confrères. Devinez ? J’ai le quarté gagnant, dans l’ordre : économies en frais de fonctionnement, gel des embauches, renforcement de la mobilité, frein sur les salaires. Pourquoi changer une équipe qui gagne ? En conséquence de quoi, j’ai commencé à dictaphoner un courrier pour qu’on annule tous les abonnements de presse RH, au titre des économies de fonctionnement. A quoi bon payer pour ce que je sais d’instinct ? Elisabeth m’a finalement convaincu de n’en rien faire. Je ne saurais trop vous expliquer comment le glissement s’est opéré, mais Elisabeth est passée du stage de phytothérapie avec sa copine Pénélope à un séminaire d’anthropologie à la Maison des sciences de l’homme qu’elle suit en auditrice libre avec Antoine, l’ex de Pénélope si j’ai bien tout compris.

 

Une que ça a mis en joie, c’est Geneviève qui, - « pour fêter ça » -, est allé m’acheter un vieux CD d’un Vian, Boris, qu’elle m’a offert en m’entretenant de têtards et de baignoire. Geneviève, des fois… présente des aspects infantiles. I n’y a qu’à regarder la pochette pour comprendre que ce Vian Boris, c’est pour les mômes. J’ai remisé le CD sans déchirer l’enveloppe cristal. Je le replacerai sur Ebay. Elisabeth donc, m’a doctement expliqué que je ne devais pas renoncer aux insignes extérieurs de mon pouvoir - « mana »- selon elle, ajoutant que c’était justement la presse Pro qui faisait de moi un pro et que m’en départir c’était abandonner toute puissance symbolique. Elle a cité un roi – tout nu – un chef indien qui tenait son journal a l’envers – le gus ne savait en fait pas lire- et Freud sur le désir inconscient de castration chez certains hommes. Tout ça pour dire que, l’un dans l’autre, elle va plutôt mieux et que nous avons passé un week end d’autant plus reposant qu’Antoine est passé samedi en fin de journée. Ca tombait bien, je devais passer à la foire aux vins, histoire de reconstituer la cave. Antoine ? Ah non, Antoine a l’air d’être nul question pinard. Nul.

 

 

Lundi. J’ai trébuché. A huit heures quarante cinq précises, le téléphone a sonné, Béa n’était pas arrivée (9h-17H30 sauf les mercredis), au moment ou je décrochais le pop up a noyé mon écran, j’ai perdu mon sang froid et j’ai crié « bonne année, bonne santé », provoquant un silence que je qualifierais d’abyssal avant que la communication ne soit interrompue, clac. Quinze secondes plus tard – un pop up, un- la sonnerie a repris. J’ai lâché un «allo ? » plutôt sec ; pas que ça à faire ; va jouer ailleurs, mec. Puis, j’ai entendu Sa voix. C’était MOma. Mon actionnaire majoritaire en lui même. « Denis ? C’est bien vous Denis ? J’ai du faire un mauvais numéro. Denis, c’est grave et je m’inquiète. »

 

La dernière fois que MOma s’est inquiété, nous nous sommes retrouvés au cœur d’une tempête boursière et avons failli être racheté amicalement par un conglomérat Coréen. Dieu merci, c’était un conglomérat Nord Coréen. J’ai appelé un de mes collègues américains, en poste chez l’un de nos fournisseurs et lui ai raconté la toute dernière de chez Pyongyang, elle est bien bonne, ah ah. Le lendemain, le DG a été convoqué au ministère des finances et il s’est découvert qu’un groupe franco-allemand voulait, voulait absolument, devenir partenaire financier. Voilà qui tombait bien. Bref, quand MOma est inquiet, je suis prêt à pas mal de choses pour le rassurer. La statistique, voilà ce qui l’angoissait : « Savez vous Denis, oui vous le savez forcément, qu’en 2009, le surf personnel au bureau a représenté une heure et demi par jour, soit 29 jours de travail plein ? Je ne comprends pas comment c’est possible, Denis et je vous le demande: que comptez vous faire pour 2010 ? » Croyez le ou non : je suis resté coi ; j’ai bredouillé un vague « je suis déjà cette affaire avec attention, je vous rappelle » avant de raccrocher au moment où la triple silhouette de Riri, Fifi et Loulou a occulté l’ouverture de la porte.

 

Mardi. J’ai fait rappeler MOma par Geneviève pour l’informer que 2009 avait été un meilleur cru que 2008 ; que l’usage incontrôlé d’internet avait baissé, oui, oui, baissé de 12% ; que cette baisse était consécutive à l’utilisation galopante des smartphones. Je ne lui ai pas dit combien de temps il m’avait fallu pour dégotter l’info sur internet, ni qu’il fallait s’attendre a une poussé revendicative de nos cadres à propos de leurs factures téléphoniques. Des fois que les Nord Coréens aient un opérateur bon marché… L’info l’a rasséréné, il a trouvé Geneviève charmante – « charmante, Denis, vraiment » – et m’a quitté en me souhaitant de tenir bon. Comprenne qui peut, moi, j’avais la tête ailleurs. Quelque chose me tracasse depuis le week end dernier, mais quoi ? Ce n’est pas l’anniversaire d’Elisabeth, j’ai vérifié. En tout cas, quand la bande des trois a poussé la porte, j’ai tonitrué, pur réflexe : « bonne année bonne santé ». Après plus personne n’a su quoi faire ; devais-je me lever ? Devaient-ils avancer sans me répondre ? Me répondre et avancer ? Me répondre et attendre que je me lève ? Le dialogue social a parfois des finesses à décontenancer le sinologue le plus mandariné. C’est Geneviève qui a tranché le nœud gordien ; elle s’est levée d’un saut, à fouetté  l’air façon kung fu et s’est sauvée en feulant à la Bruce Lee: « entrez, entrez, je vous laisse entre hommes ». Du coup, ils ont viré du carmin colérique au rose émotion.

 

C’était joli à voir ; à étudier, son coup de patte de tigre. L’idée de nos trois mousquetaires, c’était qu’à année nouvelle, méthodes nouvelles. J’ai opiné, me demandant dans ma Ford intérieure où cette généralité nous menait. Je vous le donne en mille : à moi. Riri, Fifi et Loulou m’ont – gravement – rappelé que la Cour de cassation considérait que les méthodes de gestion d’un supérieur hiérarchique pouvaient constituer un harcèlement moral. « A bon entendeur, Monsieur Denis ». Bonjour 2010 : j’ai quitté l’entreprise dans mes petits souliers. En croisant le gardien, j’ai failli lui hurler « bonne année » à la figure mais heureusement, je me suis repris : imaginez que je lui ais fait peur ? D’une petite voix, je lui demandé s’il voyait un quelconque inconvénient à ce que je puisse lui adresser mes vœux ? Je l’ai abandonné dans un état d’incompréhension totale et me suis éloigné lentement, fouettant l’air de la rue de mon bras droit, coup de patte du tigre, et tchac et retchac.

 

 

Mercredi. Geneviève m’a fait la leçon : le passage du rouge au rose ne relève ni d’une inflexion politique ni d’une flexion de kung fu mais d’un travail émotionnel, concept sur lequel elle m’a confié réfléchir de longue date: « En mimant le combat, j’ai traduit dans l’espace leurs émotions d’agressivité, mais en les dédrama tisant grâce a mon sourire; ce faisant, j’ai mis sur la table des états d’âme avec lesquels je les ai réconciliés. Ecoute, empathie, affirmation : voilà en trois mots le secret de la maîtrise des émotions. C’est l’avenir ». En revoyant la tête des triplés appliqués à m’expliquer l’arrêt de la Cour de cass, j’ai été pris de doute. Mais il en faut plus que ça pour stopper Geneviève, lancée à corps perdu dans ses développements. « Le travail émotionnel, c’est ce qui contribue a forger une image valorisante de soi sans jamais se laisser aller a des réactions de fatigue, d’agacement ».

 

Si j’ai bien compris, il s’agirait d’appliquer aux RH ce qui a fait le succès des services marketing ; et ce faisant d’éviter le stress, les incivilités, les crises de nerfs l’absentéisme et les demandes d’augmentation salariales. Du coin de l’œil, j’ai vu Béa écouter sans en perdre une miette. « A condition, évidemment, de reconnaître la réalité de ce travail » a imprudemment conclu Geneviève en m’informant qu’elle sortait déjeuner avec MOma. Et pendant que je me demandais si Geneviève ne poussait pas un peu loin ses études appliquées sur le travail émotionnel, j’ai vu Béa quitter la pièce le visage plein de gravitude, comme aurait dit l’autre. J’ai l’intuition qu’entre la Cour de cass et la juste reconnaissance du travail émotionnel – l’ineffable sourire de Béa, par exemple - l’année s’annonce pleine de passions.

 

 

Jeudi. Il a fallu que je me plonge dans la pyramide des ages en me concentrant sur les quarantenaires, les quadras. Moi-même, bien que cela ne se voie pas… Depuis qu’il est revenu du japon le DG a décrété que l’avenir se jouait sur cette tranche d’âge, plus agressive, plus inventive, plus carriéristes. Lui même étant un jeune quinqua, il fantasme gaillardement et c’est d’ailleurs tout le problème. Car bien évidemment, nos quadras ne correspondant pas du tout à l’idée qu’il se fait de son propre passé immédiat. On a bien quelques « compétiteurs » - ça plait, ça- mais le gros de la troupe se compose plutôt « d’alternatifs », voire de « libre arbitres » ou pire encore, de « cocooners ». Bref, une bande de chipoteurs plus tendus vers l’hédonisme que vers le Cac 40. Je ne sais pas ce que MOma et Geneviève ont mangé - lui, en tout cas, n’est pas végétarien – mais elle a lancé sèchement que tant qu’a choisir elle était plutôt « libre arbitre ». Ce qui, entre nous, n’annonce rien de bon. Et sur sa lancée : « et vous Denis, vous vous situez où ? » J’ai botté en touche, eh oh, c’est pour les autres, ce truc, en tout cas pas « alternatif », ça veut rien dire et juste à ce moment, ça m’est revenu, ce petit rien derrière lequel je courrais depuis le week end dernier, sans parvenir à mettre la main dessus.

 

J’ai donc appelé Elisabeth « tu te souviens de notre discussion, j’ai une question : d’après toi, je ne serais au final que la somme de mes apparences. C’est plutôt élogieux pour les apparences mais chérie, ce n’est pas très valorisant au plan social, tu ne crois pas ? » Elisabeth était ailleurs, elle a mis du temps à réaliser de quoi je parlais et elle a éclaté de rire :« Tu veux dire… Tu crois vraiment que ce que tu fais est, comment dire… utile ? Mais mon pauvre chéri, si tu n’existais pas, les choses n’iraient ni mieux ni plus mal. Pour l’entreprise tu es, comment dire ça ? Tu es à l’entreprise, attends, ne quitte pas une seconde, oui, voilà: Antoine me dit que tu es à l’entreprise ce qu’une hôtesse de l’air est à un avion. Un facteur émotionnel ». J’ai raccroché, touché par le compliment: terrorisée par les voyages en avion, Elisabeth n’a jamais tari d’éloges sur les hôtesses de l’air.

 

 

 

 

 

 
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A propos de cet article

Auteur(s) : Denis Rheprise

Mots clés : humour, DRH, relations humaines

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